Le jour où j’ai rencontré Conchita Wurst en entretien

15 Mar 2017

 

 

Quelle ne fut pas ma surprise...
 

9 heures


Tout commença comme une journée ordinaire. Une douce et onctueuse odeur de café me transportant vers des contrées inconnues. Rêves non terminés d’une nuit bien trop courte. Malheureusement, cette senteur émanait seulement de la cuisine à proximité.
Mon collègue se dévouant toujours très amicalement pour s’occuper de notre vieille machine à produire un café loin d’être savoureux mais tellement important à ces heures matinales.

Tout ceci nous écarte de notre sujet. Alors que j’appréciais mon 1er café bien mérité, l’exigence de ma fonction m’obligeait à commencer ma journée, à l’image de toutes les autres, par traiter mes nombreux mails.

Un entretien à honorer ce matin à 9h30. Un poste de retail marchandising pour une grande enseigne dont on taira le nom.
Le monsieur se nomme M.Wurst Alexander, serait-ce un Allemand ? C’est bien, on aime la rigidité allemande. Ce sont de bons éléments, tout le monde le sait, enfin je crois, enfin c’est ce qu’on dit…enfin les clichés ont la vie dure.
Un CV très intéressant, des expériences à l’international, des recommandations flatteuses, et une passion pour le chant, pourquoi pas.

Ma sacro-sainte Googolisation ne me donne guère plus d’informations. Pour être tout à fait franc, je souhaitais savoir à quoi ressemblait ce monsieur. C’est important l’allure dans ce genre de métier (oui j’essaie de me justifier). J’allais être très loin du compte. On continue sur les bons points Monsieur fait attention à sa e-réputation. Il est, de plus, très ponctuel.

 

9 heures 30


« Coucou, ton RDV de 9h30 est arrivé ». Pourquoi s’esclaffe-t-elle ? Je ne prends note, et prends mes notes bien consciencieusement préparées dans le cadre de cet entretien, CV sous le bras, je m’en vais recevoir le candidat.

1m80, une chevelure lisse et soyeuse, des talons d’une bonne dizaine de centimètre, un tailleur parfait, de grand yeux noir et une barbe…magnifique.
Est ce que cela se dit, je ne sais pas, je ne sais plus rien, que m’arrive-t-il, est-ce de la panique, du stress, moi qui est déjà fait tant d’entretiens, que faire, quoi dire, dois-je l’appeler monsieur ou madame. J’ai envie de faire demi-tour…

Restons professionnel, n’est-ce pas ce que je suis d’ailleurs, un professionnel aguerri du recrutement qui ne doit guère intégrer dans son jugement des considérations d’ordre physique, sexuel, syndical, religieuse, et tout le reste. Les compétences rien que les compétences. Mais que va dire mon client si je lui présente madame enfin monsieur Wurst? On y pensera après. Chaque chose en son temps.

Il est bien temps de faire le vide.

Je salue le candidat et l’invite à prendre place. J’entends les gloussements même plus discrets de mes collègues. Dois-je lui demander s’il faut l’appeler monsieur ou madame ? Non ce sera monsieur. Technique de l’autruche, je fais comme si toute cette situation était normale. Mais ne l’est-elle pas finalement ?

Monsieur Wurst m’expose son parcours, me parle de ses différentes expériences ; Il s’exprime de façon claire et précise. Le mec est parfait pour le poste. Hormis, peut-être, ses cheveux plus longs que ceux de ma femme, ou ses talons plus hauts que ceux de mes collègues. Mais ce n’est qu’un détail ?
Ne suis-je pas une fois encore en train de l’enfermer et de m’enfermer par la même occasion dans ces foutus clichés.
En parlant de clichés, il n’est pas Allemand mais autrichien, la patrie de Mozart, pour qui il voue une admiration sans borne, lui qui aime tant le chant.

 

10 heures 30

 

Une heure d’entretien qui se termine. Je le raccompagne, comme à mon habitude, sur le perron. Nous nous saluons et je promets de revenir vers lui très rapidement. Je mets un point d’honneur à tenir au courant tous les professionnels que je reçois en entretien des retours de mes clients.

Que vais-je lui dire si mon client me rit au nez. Hélas c’est bien ce qu’il pourrait se produire. Il s’agira de mener un bel exercice de conviction.

Moi qui l’ai rencontré, je peux dire qu’il s’agit d’un professionnel aguerri et qu’il correspond parfaitement au profil recherché. Le fait qu’il porte des robes, son excentricité, seront au cœur des discussions mettant au 2nd plan ses compétences.

La question qui va assurément revenir : que vont penser mes clients ? Quelle image de l’entreprise va-t-on donner si l’on met en avant de « pareils » collaborateurs ?

Inutile de juger, je crois que l’on aurait tous plus ou moins la même réaction. Nous sommes tout de même confrontés à une situation exceptionnelle qui ne se produit guère quotidiennement. L’image de l’entreprise dans un monde peu conservateur (celui de luxe/mode) pourrait au contraire s’en voir valorisée par le recrutement de M. Wurst.
Par contre aurions-nous pu mettre en avant cet argument pour le recrutement, je ne sais pas, d’un profil IT ou d’un ingénieur par exemple ?
Voilà une vaste question qui implique une aussi vaste réponse. Je laisse cette réflexion pour un prochain article.

Je vous laisse et m’en vais prendre contact avec mon client pour lui raconter comment j’ai trouvé le (la) candidat(e) idéal(e) après m’être fait chambrer par mes collègues qui m’attendent en rang d’oignons.


 

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