"Le défi est de s'autoriser à penser autrement "

16 Sep 2019

 

FoxRH a rencontré Emmanuel Lavergne, auteur de l'ouvrage "Cinq étapes pour transformer: Pratiques d’entreprises inspirantes, le voyage d’un DRH au Canada." 

Un condensé de bonnes pratiques outre-Atlantique qui a suscité au sein de notre équipe beaucoup d'interrogations...

 

  • Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire cet ouvrage ?

Je n'avais jusqu’alors jamais écrit de livre. Et comme je suis créatif et pionnier, comme mes amis et collègues disent que j'écris bien, j'ai décidé d'écrire et cela a été un plaisir mais quelle difficulté d’aller jusqu’au bout !

 

Plus sérieusement j’ai écrit pour deux raisons : conserver et partager. « Verba volent, scriptura manent, les paroles s'envolent les écrits restent »... Probablement certains auteurs écrivent d'abord pour eux pour formaliser et garder ce qu'ils ont vécu, réfléchi ou imaginé. Et puis il y a surtout l’envie de partager, transmettre, proposer des pratiques efficaces que j'ai découvertes pour certaines approfondies pour d'autres. Un livre c'est un peu comme un album photo et c'est pour ça que je l'ai voulu avec ces belles illustrations de Dramis, une amie Québécoise.

 

Concrètement ce livre me permet aussi de partager trois passions à la fois : 

Le fonctionnement des organisations, les relations humaines et l'Histoire.

 

Lors de mon séjour au Canada et j'ai eu la chance d'interviewer près d'une centaine de dirigeants et dirigeantes, managers, consultants de tous types d'entreprises et organisation entreprise traditionnelle ou technologiques dans les loisirs, les organisations publiques, santé, industrie et même les Forces canadiennes... le fonctionnement de beaucoup de ces organisations m’a impressionné car il allie efficacement les dimensions business technologiques et humaines dans une approche holistique.

 

Pour les relations humaines, j'ai rencontré de très nombreuses personnes dans différentes communautés anglophone francophone indiennes ou originaires de toutes nationalités (Pologne, Inde, Premières Nations, Grecs, Chinois,...). J'ai découvert des pratiques de gestion des talents et d'inclusion très inspirantes.

 

Pour l’histoire, j'ai approfondi celle du Canada et de l'Amérique du Nord avec ses liens avec la France. Savez-vous par exemple que les territoires français s'étendaient sur près des deux tiers de l’Amérique avant 1750 ? Savez-vous que la résidence du Président des USA doit sa couleur à nos amis Canadiens ? Et que la manière dont les chefs indiens étaient désignés ou agissaient a aussi forgé des pratiques de leadership canadien, que je résume par la formule « Rendre les choses possibles ».

 

  • Pourquoi avez-vous choisi le Canada comme destination ?

 

Pour la tête, le cœur et les jambes.

 

La tête c'est très simple, le Canada truste les podiums dans des classements internationaux concernant aussi bien la qualité de vie  que le dynamisme économique. La Banque mondiale place le Canada comme le premier pays au monde pour la facilité à entreprendre. Toronto est la 6ème place financière mondiale et la 4ème ville d'Amérique du Nord dont la population augmente en 20 ans de l'équivalent de Paris intra-muros. Le Grand Toronto accueille plus de 2500 Start-up et Montréal est l'une des capitales mondiales des jeux vidéos de l'intérêt demain de l'intelligence artificielle.

Ottawa est une ville neuve et qui accueille notamment les services publics reconnu comme parmi ceux dont la qualité de service est la plus élevé au monde

La tête c'est aussi la signature du traité économique entre le Canada et l'Europe et donc deux possibilités d'affaires étendues.

 

Le cœur, c'est la dimension humaine qui est plus marquée qu’aux États-Unis ou encore les travaux universitaires en avance depuis longtemps sur les questions d'inclusion, de santé au travail, de qualité de vie, de psychologie organisationnelle et leur diffusion dans les organisations : savez-vous par exemple que dans les Forces canadiennes les 17000 officiers passez un 360° feed-back.

 

Les jambes enfin, c'est le caractère pionnier d'un pays qui n'a que 150 ans et où chacun peut contribuer à la réussite collective j'ai été très marqué par le fait que plus de 51 % des Canadiens ont des activités de volunteering. Leur absence dans un CV est souvent un manque ; beaucoup d'entreprises ont des journées dédiées au bénévolat.

Et puis les jambes c'est bien évidemment l'immensité de ce pays dont la devise est « D'un continent à l'autre » : j'ai eu la joie de profiter de quelques-uns des grands parcs en canoë, randonnée ou de contempler la puissance des Grands Lacs et du Saint-Laurent.

 

 

  • Dans votre ouvrage vous évoquez " qu’entreprendre est une aventure humaine authentique " Qu’entendez-vous par là  ?

 

J'ai entrepris ce voyage dans le cadre d'une transition professionnelle et c'était pour moi un voyage initiatique...

 

Les théories de la motivation les plus récentes en usage dans beaucoup d'organisations canadiennes font apparaître trois leviers principaux, en plus du sens : les besoins d'affiliation, de compétences et d'autonomie. Entreprendre permet vraiment de répondre à ces trois besoins et d'abord celui du sens bien évidemment. C’est en ce sens qu’il s’agit d’une aventure authentique car personnelle, profonde et transformante.

 

Sur le sens, j'ai été marqué par la grande réflexion qu'ont les organisations canadiennes sur leur raison d'être. Allez sur les sites internet par exemple : raison d’être, mission (ou statement), valeurs… Et la plupart du temps, il s’agit d’un travail partagé et repris dans les équipes. La conscience du rôle d’une organisation se construit avec ses membres ! En France la loi Pacte donne maintenant aux entreprises la possibilité d'inscrire dans les statuts une raison d'être… Pour être efficace, il s’agira de construire collectivement cette raison d’être et ce sens.

 

Sur la question du sens, un des grands experts, le psychologue autrichien Viktor Frankl, a été plus publié à Montréal qu’à Paris. Comme Coach, j'aime beaucoup travailler sur la question du sens aussi bien pour les organisations que pour les personnes. Je pourrais vous citer cent exemples dans les entreprises Canadiennes.

 

Ensuite, entreprendre ce n’est pas être seul, mais dans des écosystèmes avec des clients, des partenaires : ces communautés répondent à ce besoin d'affiliation.

 

Sur la question de la compétence, apprendre est très attendu par les Millennials (et les autres qui l’expriment moins). En France, c’est l’esprit de la Loi  pour la liberté de choisir son avenir professionnel qui donne la responsabilité aux personnes. Au Canada, chacun est déjà responsable de son propre avenir et donc de sa formation (dont la quasi-totalité sont certifiantes) et l'entreprise, les universités et les ordres professionnels accompagnent.

 

Enfin sur la question de l'autonomie, les Millennials nous rappellent l'enjeu quand plus de 50% des jeunes diplômés quittent leur premier job dès la première année.

Dans les grandes organisations malheureusement beaucoup de gens ont parfois renoncé à leurs marges de manœuvre et se désengagent. L’immense majorité des organisations canadiennes, en manque de bras et de brain, laissent la liberté d’agir dans le cadre de rôles et de compétences. Ceci est possible si chacun se sent engagé envers la collectivité et que l’erreur est acceptée. « Fail, but fail quick » me disait le dirigeant d'une équipe digitale gouvernementale

 

Pour résumer l’authenticité d’entreprendre, je vous citerai la devise d'une grande entreprise canadienne familiale de plus de 120 000 personnes. Couche-Tard a inscrit dans son ADN et son logo « Fiers de notre esprit entrepreneurial qui nous permet de penser comme des clients et d'agir comme des propriétaires ». Aimeriez-vous un tel état d’esprit là dans votre organisation ? Je l’ai connu aussi en France, cette fierté : c’est le levier le plus puissant des transformations réussies.

 

 

  • Vous conviez les lecteurs à voyager au sein des entreprises en 5 étapes. Est-il possible de nous expliquer plus en détails ces étapes ?

 

Ces cinq étapes tournent autour de la notion de confiance.

 

Pour faire court : confiance en soi, confiance avec ses collègues, confiance avec ses clients, et confiance avec son management. Ces quatre sources de confiance ouvrent les possibles pour entreprendre qui est la 5ème étape.

 

Première étape, tout commence par la confiance en soi. La conscience, travaillée, que chaque individu a de ses propres forces s’appuie sur les principes de psychologie positive : Investir votre énergie sur vos talents et vos forces sera mille fois plus efficaces que l’investir à travailler à combler vos manques et vos défauts. Aussi beaucoup d’assessments dans les organisations canadiennes sont faits davantage un but d'orientation et de développement de la personne que de sélection. Par exemple, le job design est pratiqué à une plus large échelle : cela consiste à évaluer un candidat et à construire un poste en fonction de ses propres qualités et motivations. Résultats visés : engagement supplémentaire, bien-être, performance accrue, fidélité plus durable.

 

J'accompagne des cadres en transition professionnelle et je suis toujours étonné de la méconnaissance de leurs forces. Pourtant, c’est normal : lorsque vous êtes dans l’exercice de vos forces, c’est tellement naturel que vous ne vous en rendez pas compte. D’où l’importance d’accompagner nos collègues pour développer connaissance de soi et confiance en soi.

 

Avoir confiance en soi est évidemment le préalable à la seconde étape, la confiance dans les autres. Et notamment pas craindre l'altérité qu'elle soit celle de l'âge du genre etc….  Dans plusieurs organisations canadiennes, le véritable défi n’est plus celui de l’âge, de la couleur de peau, tout cela est extérieur, le défi est de s'autoriser à penser différemment « diversity of thougts », qui consiste par exemple à recruter auprès d’autres secteurs d’activités, d’autres bassins d’emplois. Et cela se traduit par des modes de gouvernance plus inclusifs où les décisions sont prises plus collectivement. L’équipe n’est plus une équipe de stars, mais une équipe star. J’en donne quelques pratiques dans mon livre.

 

La troisième étape, c’est le sens collectif qui émane de l’équipe constituée, salariés et clients, avec le client comme source de transformation nous pouvons ensemble nous tourner vers le client et vers la société. La raison d’être d’une équipe émerge par la valeur qu’elle décide collectivement d’apporter à ses clients et à la collectivité.

Par exemple, le gouvernement de l'Ontario a élaboré il y a quatre ans l'équivalent de notre Parcoursup : les salariés volontaires ont agi en tant que parents et les citoyens ont été accompagné par l'équipe digitale du gouvernement. Résultat : 96 % de taux de satisfaction dans le grand public dès la première mise en ligne. 

 

La quatrième étape, c'est bien sur le Leadership. Rôle facilitateur qui rend les choses possibles et non plus un statut. Le rôle du manager est un peu à l'instar du chef indien de donner des rôles correspondant aux forces de chacun dans un projet collectif et puis de coacher. Dans une grande organisation canadienne, la Poste Canada, les ranking d' il y a quelques années ont été remplacés par des entretiens de coaching tous les 15 jours. Le principe mis en avant est « Patience pour les résultats, impatience pour les progrès »

 

Enfin la cinquième et dernière étape découle des précédentes, car l’entreprenariat découle presque naturellement de la confiance accumulée en soi, avec ses collègues, ses clients, ses managers. Et la confiance se fonde sur la connaissance.

 

Quelques jours à peine après être arrivé au Canada, j'ai assisté à une réunion d'entrepreneurs de Toronto.

Quelle a été ma surprise de voir beaucoup d'entre eux, à 60 70 ans porter trois quatre ou cinq projets de créations.

Jacques 70 ans, qui avait subi un AVC quelques années auparavant, partait quelques jours après négocier en Corée du Sud la distribution exclusive sur l’Amérique du Nord d’un plasma sanguin exceptionnel.

 

Entreprendre, ou même simplement prendre des initiatives, y compris dans l’entreprise c’est apprendre. Oser, c’est prendre le risque de réussir. C’est aussi gagner en fierté et donc en confiance en soi, pour entamer un autre cycle.

 

  • Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans les pratiques de managements et de leadership dans les entreprises canadiennes ?

La surprise vient de deux choses : beaucoup des pratiques que je décris sont transposables en France car transposer ne veut pas dire dupliquer. Depuis mon séjour à Toronto Ottawa et Montréal, j'organise des learning expeditions au Canada et je suis souvent émerveillé de voir la réflexion de cadre sup ou dirigeants qui s'aperçoivent de la possibilité et des champs qui s'ouvrent pour mettre en œuvre des pratiques innovantes, efficaces et durables dans leur propre organisation. Le dirigeant d'un cabinet conseil me parlait récemment de huit pratiques qu'il avait déployées au profit de ses propres clients. Récemment j'accompagnais un groupe d'une quarantaine d'étudiants de Master 2 RH à Montréal. Ils m’ont dit avec leurs encadrants avoir été bluffés par des pratiques de psychologie positive en percevant à quel point cela répond aux attentes aussi bien des Millenium donc aussi des plus anciens. Mais ignoraient beaucoup de la puissance de ces pratiques jusqu'alors.

 

Ceci me fait dire que des transformations profondes peuvent être possible avec des moyens limités parce qu'elles consistent avant tout à prendre le recul puis faire évoluer l'état d'esprit des équipes et des leaders. Chance, ces évolutions répondent aux attentes sociétales actuelles.

 

La seconde surprise a été de voir à quel point certaines qualités françaises sont attendues et valorisées. Je consacre un court chapitre à ce sujet à la fin de mon livre et je voudrais en signaler juste trois. L'esprit critique est un atout pour l'équipe dès lors que nous l’exerçons de manière constructive. Le droit social est aussi très reconnu ; qui peut le plus peut le moins probablement... Enfin, notre capacité en management de projet nous confère la capacité à gérer des projets complexes comme des partenariats publics-privés des grands projets à long terme : la dirigeante d'une agence de communication de Montréal me disait récemment « depuis que j'ai recruté des françaises, je sais enfin précisément où en sont mes projets »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager sur Facebook
Partager sur Twitter
Please reload

Notre selection
Please reload

Nos articles les plus lus

"La maitrise de la voix est un formidable vecteur de bien être&qu...

La transformation digitale n'est pas une question d'outils mai...

Le coworking : une nouvelle manière de travailler ?

"Ce boulot est pour moi" ou comment réussir à décrocher le j...

Grande enquête RH : la place des femmes dans la fonction RH

Interview : Comment recruter sans discrimination ?

1/1
Please reload