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La gentillesse en entreprise : un pari gagnant ?



"Osez la gentillesse en entreprise", Emmanuel Jaffelin répond à nos questions dans cette nouvelle interview.



Sommaire :


  1. Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire cet ouvrage ?

  2. Dans un monde toujours plus concurrentiel, la gentillesse peut-elle nous jouer des tours ?

  3. La bienveillance est aujourd’hui vectrice de productivité, et pourtant toujours difficilement appliquée par certains dirigeants, comment expliquez-vous cela ?

  4. La gentillesse est-elle la clé d’un épanouissement en entreprise ?

  5. Dans l’inconscient collectif, la gentillesse chez les femmes est plus innée. Comment déjouer ces stéréotypes ?

  6. Avez-vous une astuce pour répandre la gentillesse dans une équipe ?

  7. Un conseil pour terminer ?


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1) Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire cet ouvrage ?


Drôle de question. Indiscrète ! Rien ne me pousse. On peut se faire pousser dans la foule ou dans un escalier, même roulant, mais, moi, je roule tout seul. Cependant, dès mon premier livre sur la gentillesse, l’Eloge de la gentillesse (Bourin, 2010), sorti un an après la création en France de la journée de la gentillesse (13 novembre 2009), des entreprises m’ont très vite invité pour que je parle de la gentillesse à leurs salariés.


Je fus surpris, mais j’aimais devenir conférencier pour contribuer à faire réfléchir les travailleurs sur la force méconnue de la gentillesse. Et puis, après la sortie de mon Petit éloge de la gentillesse (Bourin, 2011), mes conférences fleurirent davantage, à un tel point que je me décidais d’écrire un livre sur le rôle de la gentillesse en entreprise, non par cupidité, mais par désir de changer le monde en repensant l’entreprise.


Je fus invité par la villa Marguerite Yourcenar pour écrire ce livre qui eut plusieurs titres : Il sortit d’abord sous le titre de Petite Philosophie de l’Entreprise (Bourin, 2012), puis, suite » à la faillite de l’édition François Bourin, fut repris par les Editions First sous le titre Eloge de la Gentillesse en entreprise (2015), enfin il passa en poche sous le titre Osez la gentillesse en entreprise (éditeur Le Passeur, 2020). En résumé, c’est moi qui « pousse » l’entreprise à se réformer.



2) Dans un monde toujours plus concurrentiel, la gentillesse peut-elle nous jouer des tours ?


Cette question est marxiste ! Le monde est moins concurrentiel que darwinien, si l’on se réfère à ce naturaliste paléontologue[1] appliquant , à tort, aux êtres vivants cette désormais célèbre formule de « stuggle for life » qu’on peut traduire par « se battre pour vivre ». Or, les contemporains ont fait de cette formule un usage radical et détourné de son sens premier : elle ne signifie nullement que les animaux se battent tout le temps, mais plutôt qu’ils se battent pour survivre (et notamment manger).


Lorsqu’ils ne se battent pas, les animaux sont plutôt empathiques, mais, faute de de ne pas m’avoir lu et de n’être pas des animaux rationnels, ils ne sont point « gentils ». Un exemple de leur empathie : En 1996, aux Etats-Unis, un enfant de 3 ans – un garçon - tombe dans l’enclos d’un gorille du zoo de Brookfield qui le recueille, ce qui affole d’abord les parents et le public qui voient un gros animal sauvage s’emparer d’un enfant. Mais en l’observant, parents et touristes constatent que le gros gorille s’occupe avec attention de l’enfant en le gardant dans ses bras après une chute de 6 mètres !


Des soigneurs réussissent à récupérer l’enfant qui reste hospitalisé 4 jours pour être soigné de sa fracture du poignet. Moralité : les chefs d’entreprise, DRH et managers peuvent être, envers les salariés qui sont sous leur responsabilité, comme ce gros gorille envers ce garçon : empathiques ! Allons plus loin : si les gros animaux ne vivent pas dans la concurrence permanente, il est bon de dire que les entreprises pourraient vivre dans un monde moins concurrentiel au moins en leurs propres seins. Qu’il y ait concurrence entre deux entreprises qui fabriquent ou distribuent le même produit, cela se comprend économiquement. Mais que cette concurrence externe soit intériorisée dans chacune de ces entreprises constitue une erreur logique et le : les lions mangent des gazelles, mais ils n’intériorisent pas leur lutte carnivore en se mangeant entre eux ! CQFD



3) La bienveillance est aujourd’hui vectrice de productivité, et pourtant toujours difficilement appliquée par certains dirigeants, comment expliquez-vous cela ?


Bien sûr, de nombreuses entreprises comprennent - au moins leurs hiérarques - qu’une bonne atmosphère au sein d’elles-mêmes s’avère plus fructueuse que l’introduction de la concurrence dans le management. Mais soyons précis : les dirigeants appliquent beaucoup plus la bienveillance que la gentillesse dans leurs entreprises.


Et la raison en est simple. La Bienveillance est une relation humaine verticale, qui convient bien mieux au paternalisme entrepreneurial qu’à une entreprise post-moderne. Par exemple, un père se montre bienveillant envers ses enfants, non l’inverse (sauf quand le père sera vieillissant). De la même manière, en prison, un surveillant (ou maton) peut se montrer bienveillant envers un détenu qui souhaite, par exemple, prolonger la durée de la visite de la personne venue lui parler ; mais un détenu ne peut se montrer bienveillant envers un gardien, sauf si les détenus ont pris le pouvoir dans la prison. La gentillesse est donc une vertu plus horizontale et réciproque que la bienveillance, donc plus révolutionnaire pour le management en entreprise.



4) La gentillesse est-elle la clé d’un épanouissement en entreprise ?


Ce qui fait de la Gentillesse, non La clé, mais « Une » clé, parmi d’autres, de l’épanouissement en entreprise. Quand on sait qu’autrefois, les travailleurs ne faisaient pas 35h hebdomadaires, mais avaient souvent une activité très physique et fatigante, comme les mineurs qui descendaient chercher le charbon au fond d’une mine, nous comprenons aujourd’hui, avec la floraison des « burn, bore et brown out » que les relations humaines ne peuvent plus être pratiquées comme à l’époque de Germinal[2].


Face à un travail moins physique, mais pour autant peu métaphysique, il importe de considérer qu’une entreprise qui déclenche, cultive et entretient le stress aura un tel effet négatif sur ses salariés que celui-ci aura pour conséquence de diminuer la performance de l’entreprise, voire donnera de celle-ci une mauvaise image qui ne la rendra plus compétitive et concurrentielle. Dit autrement : rien ne réduit plus la perfomance concurrente d’une entreprise que le mauvais management qui croit que la concurrence doit être importée dans l’entreprise pour la rendre compétitive à l’extérieur.


Ce pseudo-raisonnement est aussi pertinent que celui qui affirmerait qu’un médecin, pour être bon, doit être gravement malade ! Ainsi, c’est plutôt par le développement de cette intelligence émotionnelle qu’est la gentillesse, qu’une entreprise pourra faire de ses salariés une équipe joyeuse et efficace qui rendra cette entreprise fructueuse car compétitive. Dans une Equipe de foot où chacun des onze joueurs cherche à se faire mousser, le risque de défaite est plus élevé que dans une équipe où tous sont unis pour la victoire de l’équipe. Il en va de même pour l’entreprise. Dans mon osez la gentillesse en entreprise, je cite le film américain Glenngary Glen Ross de James Foley (1992) qui montre qu’une agence immobilière serait mieux gérée si la concurrence entre les salariés s’y cultivait et développait ! Une critique cinématographique de l’idéologie libérale américaine.



5) Dans l’inconscient collectif, la gentillesse chez les femmes est plus innée. Comment déjouer ces stéréotypes ?


Non, la gentillesse n’est pas innée chez les femmes et il existe, des femmes méchantes et aussi cyniques que des hommes. Je rappelle l’étymologie latine du mot gentil qui vient du latin gentilis désignant la personne qui est bien née parce qu’elle est issue d’une des cent familles qui fondèrent Rome au 8e siècle av.JC. Donc la femme gentille est une Noble, ce qui n’est pas du tout dans l’inconscient collectif qui ignore l’étymologie.


Le deuxième sens du mot gentil vient du protochristianisme qui cherchait, comme les juifs avec le terme hébreu Goy, à désigner ceux qui n’étaient pas de leur religion. Donc pour les juifs, le Goy est un non juif et, pour les chrétiens (même aujourd’hui), le gentil est un impie. D’ailleurs, saint Paul est nommé l’apôtre des gentils puisqu’il parcourt à deux reprises le bassin méditerranéen, pour convertir les Gentils en chrétiens. Et au XIIIe siècle, saint Thomas écrit une Somme contre les Gentils qui confirme l’idée que le sens négatif du mot gentil en français et dans les langues latines, vient de la religion chrétienne. Dès lors, si la femme est associée, par ce que vous appelez un « inconscient collectif », à la gentillesse, c’est pour la faire rimer avec faiblesse.



6) Avez-vous une astuce pour répandre la gentillesse dans une équipe ?


Pour déjouer ce stéréotype négatif de la gentillesse, il faut rappeler qu’au Moyen âge, le mot gentil est revalorisé en retrouvant sa racine latine qui donne naissance aux gentilshommes et aux Gentes Dames. A partir du moyen âge, le mot gentil s’enracine dans l’ambiguïté et il suffit d’imaginer le dimanche qu’à l’Eglise romane, une Gente Dame et un Gentilhomme écoutent la messe où le prêtre explique et rappelle que Saint Paul est l’apôtre des gentils.


Si l’on veut sortir de cette vision négative de la femme, qui selon la bible aurait commis le premier péché en la personne de Eve - et de cette vision négative de la gentillesse - il faut accepter ma nouvelle définition de la gentillesse comme cet acte qui consiste à rendre service à une personne qui le demande. Du coup, par ce petit geste qui consiste, par exemple, à indiquer un chemin, à tenir une porte ouverte ou à aider quelqu’un à porter quelque chose, la positivité s’inscrit dans les relations humaines au détriment du tout-à-l’ego. Rendre service à autrui, c’est ne plus rester enfermé en soi ! Et c’est changer l’inconscient collectif en revalorisant le relationnel plutôt que le moi. Et je nomme Nouveau Gentilhomme et Nouvelle Gente Dame, celui ou celle qui est à l’écoute d’autrui et qui sort du solipsisme en lui rendant le petit service qu’un anonyme ou un collègue de bureau lui demande. Une nouvelle noblesse naît qui est éthique et non génétique.



7) Un conseil pour terminer ?


En guise de conseil : avant de refuser de rendre le service qu’on vous demande, dites-vous que le moi n’existe pas et qu’il n’y a aucune raison d’être égoïste !


[1] Darwin (1809,1882), auteur notamment de l’Origine des espèces (1859) [2] -Germinal, roman de Zola, 1885, qui raconte la vie de mineurs dans une ville du Nord de la France





Jaffelin E., Osez la gentillesse en entreprise, Le Passeur, septembre 2020.


Une interview d'Emmanuel Jaffelin par Tiphaine Rabolt pour FoxRH.








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